Un grand enfantaisiste
Champion de France de slam poésie, Yannick Nédélec se rendra au Mexique du 29 mai au 2 juin pour affronter les meilleurs slameurs de la planète. L’acteur, auteur et surtout fantaisiste a du bagage et la plume décoiffante.
La différence entre les problèmes et les cheveux, c’est que les premiers font tomber les seconds qui, eux, ne repoussent pas toujours. Yannick l’assure, « c’est la génétique » qui l’a dégarni et toutes ses casquettes aussi : « Auteur, metteur en scène, acteur, poète et performeur ». Flaubert accusait, de son côté, « un excès de jeunesse ou la conception de grandes pensées », Yannick n’a pas cette prétention. « De toute façon, dit-il, j’ai de trop petits bras pour embrasser les grands sujets ». Toutefois, sous ce crâne poli, la bêtise humaine hérisse sa conscience et l’oblige à se « tremper » un peu. Hissant haut son humour à double fond, Yannick résiste à ses vents mauvais, têtu comme un Breton, mais gare aux idées reçues !« Je ne suis pas né dans les Côtes d’Armor, la souche familiale, mais dans le Val-d’Oise en mai 1958. »
De l’amour par vagues
« Au fond de moi-même, admet-il, je suis un révolté par ce que je ne comprends pas. On voit de plus en plus de gens qui ont besoin de détester pour exister alors que ce qui nous permet d’exister, c’est bien l’amour. Et moi, j’ai l’amour de l’écriture, j’ai l’amour de la scène, j’ai l’amour du partage. » Tout vient ainsi par vagues, « de la page blanche aux saluts du public ». Buste droit et regard haut, il balaie sinistrose et cynisme, récifs lourds comme le granit. Délivrer « un tout petit message [d’espoir] dans cette minuscule parenthèse de lumière [qu’est la vie] au milieu de l’infini noir » est sa meilleure réplique, dite avec le sourire, « la meilleure façon de montrer les dents ». En Touraine depuis 1982, Yannick s’y trouve fort aise, « à l’écart des grands tourments du monde ». Le « problème », depuis Ronsard, fait ici entrevoir le « p-o–ème » à l’intérieur du mot sans avoir à souffrir d’une tonsure de l’esprit. Et l’artiste d’employer le sien pour mettre à nu « la situation grotesque, dérisoire, comique de l’homme sur terre » dans laquelle, « incorrigible », il s’enchevêtre. Aucune nuit blanche à raser des pensées trop épaisses pour trouver le bon mot ! « Je dors bien, merci ». Même l’écriture harassante d’un scénario en cours sait, par une douce ironie, le ramener sur les bords du Blavet, à l’abbaye de Bon-Repos, où l’action se situe. Aux insomnies, prière de préférer l’ennui. Il lui permit, enfant, « de développer un imaginaire extrêmement créatif », traduit en « histoires, nouvelles et sketchs pour les petits spectacles de fin d’année. »
L’influence des maîtres
« Issus d’une lignée de paysans bretons, la promotion suprême pour mes parents après-guerre était d’être fonctionnaire. Quand on réussissait bien à l’école, on devenait professeur ». Les planches avant l’estrade, Yannick dévie du cap. Or, « la carrière artistique est tellement difficile » qu’il ressort du tiroir sa licence de maths, comme le marin son sextant pour éviter en fin de mois les grands creux. « Le théorème de Pythagore, se dit-il, je connais », qu’il enseigne au collège. Passion et raison dans le même bateau, rien d’illogique selon les astres : « Je suis Gémeau pour la double vie et ascendant Balance pour l’équilibre, et j’ai donc peaufiné mon travail de comédien devant mes élèves, et ça, c’est un sacré public, un public captif qui n’a pas choisi d’être là. » Les copies sont posées sur le bureau, les écrits d’Alexandre Vialatte, sur la table de chevet. L’humour du découvreur de Kafka, « saugrenu et merveilleux », l’enchante, mais ce n’est pas en ce chroniqueur-ci qu’il se retrouve totalement. Si Pythagore croyait en la réincarnation, Yannick en perd son grec tant il ressemble, en effet, à Henri Roorda, mort il y a pile cent ans : « Prof de maths, humoriste, écrivain plutôt libertaire, plutôt grand et mince, un peu chauve… » Nédélec (du latin natalis, naissance et Noël en Breton) le fait « ressusciter » dans l’adaptation joyeusement cocasse de son ultime récit : Mon suicide. C’était « une nécessité » de le jouer, comme, après la pratique, passer à la théorie. Jean-Laurent Cochet, professeur d’art dramatique de Depardieu, Huppert ou Lucchini, le prend sous son aile et lui apprend combien Jean de la Fontaine est le maître absolu. « Il disait : “Un comédien doit dire des fables comme un musicien doit faire des gammes”. Et je me suis mis à en écrire. » Rassemblées dans La Revanche du Corbeau, elles font mouche et l’appréciation de Cochet claque : « C’est tout à fait remarquable, drôle, varié, intelligent. » D’autres recueils suivront, comme La démarche du crabe, qui « s’obstine à aller de travers alors que la loi oblige à marcher droit ». Adepte du pas de côté, le fantaisiste écrit un drame, un seul, Cellule grise, récompensé au Off d’Avignon.
Affûter ses slams
Enfin, Laure Mandraud, qui en pince pour son style, l’invite en son Prométhéâtre. Il est situé rue Georges Courteline, de son vrai nom Moineau ; Yannick ne pouvait nicher mieux qu’en face de la maison natale de l’auteur de Messieurs les ronds-de-cuir. Agitant ici ses grands bras d’albatros, il s’offre grâce à Laure « des voyages théâtraux magnifiques et inattendus ». Et puis un soir, poussant la porte du bar Ô lieux divins, il découvre le slam,
« formule joyeuse et ludique » qui revitalise l’art de la joute oratoire. Le « vieux loup » sans l’amer rejoint La Meute Slam de Mr Zurg, lequel a fait de Tours le phare de la discipline. Depuis, Yannick affûte ses slams et n’en démord plus : « Devenir poète, c’est juste apprivoiser la Bête, car la beauté mieux que la rage ouvre les portes de nos cages ». Au-dessus de sa tête, tout est bien dégagé, ses implants poétiques fort enracinés et « tant pis pour les cheveux ! » De leur chute, même un peu tard, il n’aurait fait tout un fromage.