Commerce, Politiques publiques

Comprendre les paradoxes du commerce tourangeau

Fréquentation vs consommation : des données pour comprendre les paradoxes du commerce tourangeau

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Les enquêtes menées par la CCI au printemps 2025 dressent un tableau contrasté du commerce en centre-ville de Tours. D’un côté, de nombreux commerçants expriment leurs inquiétudes: baisse du chiffre d’affaires, évolution des comportements d’achat, difficultés perçues d’accessibilité. De l’autre, les données objectives révèlent une fréquentation en hausse constante depuis 2020, une attractivité renforcée en semaine, et une progression nette des mobilités décarbonées – sans recul marqué de l’accessibilité automobile.

Ce décalage apparent entre perception et données reflète une réalité plus complexe: la présence en centre-ville évolue, mais ne se traduit pas systématiquement par des achats. La pandémie du Covid-19 a bouleversé durablement les usages : montée en puissance du numérique, désynchronisation des rythmes de vie, fréquentation plus qualitative que quantitativement marchande. Le centre-ville reste un lieu vivant, investi différemment selon les publics, avec des usages variés: flânerie, restauration, sociabilité, événementiel. Dans ce contexte, il ne s’agit pas d’opposer apaisement urbain et vitalité commerciale, mais de mieux les articuler. La dynamique de fréquentation – plus marquée dans certains quartiers que dans d’autres – invite à adapter les politiques publiques à la nouvelle géographie du commerce.

Les Rencontres du commerce, organisées ce lundi 23 juin, ouvrent une nouvelle étape: celle d’une stratégie partagée, fondée sur l’écoute des réalités de terrain et sur la volonté d’agir collectivement.

La double enquête CCI : une perception contrastée, à mettre en débat

Au printemps 2025, deux enquêtes d’opinion ont été conduites par la CCI Touraine pour mieux cerner l’évolution du commerce en centre-ville de Tours: l’une auprès de plus de 430 commerçants, l’autre auprès de 4 700 consommateurs. Ces enquêtes, qui relèvent d’une approche déclarative fondée sur le ressenti, permettent de mieux comprendre les tensions perçues, sans prétendre refléter directement l’activité réelle ou les flux économiques. Elles révèlent un tableau contrasté de la situation, traversé par des attentes fortes et parfois ambivalentes.

Côté commerçants, les réponses expriment un sentiment d’inquiétude largement partagé. 74 % des répondants estiment que la fréquentation de leur boutique a baissé sur les deux dernières années, en particulier dans les commerces dits « de destination >> (équipement de la maison, habillement, etc.). Les principaux facteurs identifiés comme pesant sur l’activité sont :

  • L’évolution des comportements d’achat (80 %), avec une clientèle jugée plus volatile, plus connectée, et plus attentive à la qualité qu’aux promotions ;
  • La baisse du pouvoir d’achat (67 %) ;
  • L’environnement urbain (85 %), perçu comme de plus en plus contraignant, notamment du fait des difficultés de stationnement et d’accessibilité en voiture.

Un certain paradoxe apparaît : si le cadre urbain est globalement apprécié, notamment pour la qualité de flânerie qu’il offre, les aménagements qui y contribuent sont parfois cités comme facteurs de gêne.

Côté consommateurs, les résultats confirment certaines tendances nationales, mais nuancent aussi plusieurs idées reçues. Une baisse de la fréquence des visites est bien déclarée par 36 % des Tourangeaux, et une baisse de la fréquence d’achats par 44 %. Cette évolution est surtout marquée chez les habitants des couronnes périphériques. À l’inverse, les étudiants sont les seuls à déclarer une fréquentation et des achats en hausse, notamment dans les secteurs de la restauration, des bars et des équipements de la personne.

Parmi les facteurs de satisfaction, plusieurs éléments ressortent :

  • Le cadre urbain est perçu positivement par 70 % des répondants, qui soulignent le caractère agréable du centre-ville pour la flânerie ;
  • L’offre commerciale et de restauration est considérée comme le premier motif de visite ;
  • Les transports en commun sont jugés efficaces et bien adaptés par 56 % des personnes interrogées.

En revanche, plusieurs points faibles sont pointés, notamment l’accessibilité automobile (jugée problématique par 74 % des sondés) et le stationnement, particulièrement chez les publics éloignés.

Ces enquêtes traduisent une situation mouvante: celle d’un centre-ville apprécié pour sa qualité urbaine et son offre, mais perçu comme de plus en plus difficile d’accès, en particulier par une partie de sa clientèle historique. Elles révèlent aussi un décalage entre les perceptions dominantes et certaines dynamiques réelles, notamment auprès des jeunes publics ou dans les pratiques culturelles.

Une fréquentation du centre-ville en hausse constante

Depuis 2020, la fréquentation du centre-ville de Tours ne cesse pourtant de croître. À rebours des perceptions relayées par la double enquête de la CCI, les données objectives issues des technologies de géolocalisation confirment une dynamique solide et continue, avec près d’un million de visites mensuelles supplémentaires par rapport au début du mandat.

Cette hausse s’inscrit dans une tendance nationale post-Covid, mais Tours s’en distingue par un atout singulier: un centre-ville vivant tout au long de la semaine, et non concentré uniquement sur les week-ends. Alors qu’Angers enregistre+ 18 % de fréquentation le samedi, Tours n’affiche qu’un différentiel de+ 7 %.

Autre point fort: les habitants de Tours se réapproprient leur centre-ville. La récurrence des visites a bondi de +31,5 % en quatre ans. Cette fidélité locale s’accompagne d’un renouvellement de l’attractivité touristique : les visiteurs extérieurs, notamment pendant l’été et les fêtes de fin d’année, participent à l’essor de la fréquentation globale.

Si l’on compare avec les autres villes régionales, la croissance de la fréquentation à Tours est plus contenue (+ 7,1 %) que celle d’Angers, Orléans ou Le Mans, mais elle part d’un niveau initial bien plus élevé. Tours reste ainsi la ville la plus fréquentée parmi les grandes métropoles du Val de Loire, malgré une population parfois inférieure. Les variations de fréquentation sont strictement alignées sur les autres cas étudiés, ce qui signifie que le ressenti exprimé dans la double enquête menée par la CCI ne se retrouve pas dans les données objectivées.

Les aménagements d’espaces publics dessinent une nouvelle géographie du commerce

En revanche, les données confirment que la hausse de fréquentation du centre-ville se fait désormais de manière plus hétérogène, avec une progression particulièrement marquée dans les quartiers des Halles (+ 11,2 %} et du secteur historique (+9,7 %}. Le quartier commerçant traditionnel, lui, progresse plus lentement (+3,9 %}, ce qui peut expliquer un certain décalage de perception chez les commerçants.

Cette évolution tient sans doute à une modification progressive de la géographie commerciale tourangelle, au-delà du traditionnel« Z commercial» qui a longtemps structuré la ville (formé par la rue du Commerce, la rue Nationale et la rue de Bordeaux). Les aménagements et piétonisations, notamment autour de la place du Grand-Marché, ont rendu très attractif un secteur qui l’était structurellement moins.

Au sujet de la méthodologie MyTraffic

Les données de fréquentation sont issues du cabinet MyTraffic, spécialiste européen de la mesure des flux en milieu urbain. Elles s’appuient sur l’analyse anonyme de plus de 200 milliards de points GPS par an, collectés via des applications mobiles (navigation, météo, actualités … ). Le nombre de visites uniques quotidiennes est calculé à partir de la présence de personnes se déplaçant à pied dans le périmètre analysé, avec une précision de 5 à 10 mètres. Il ne s’agit pas uniquement de personnes venues à pied, mais bien de toute personne circulant à pied dans la zone – qu’elle soit venue en voiture, en transports en commun, à vélo ou autrement.

L’analyse exclut les individus stationnaires ou véhiculés en mouvement. Les données sont croisées avec des historiques de comptage et des données sociodémographiques pour garantir leur représentativité. La période étudiée couvre juillet 2020 à mai 2025, hors confinements.

Des mobilités en transitions

À l’échelle de la métropole tourangelle, la fréquentation du centre-ville s’appuie sur une transformation progressive mais profonde des usages de déplacement. Depuis 2020, les mobilités quotidiennes évoluent sensiblement, tant dans leurs volumes que dans leurs formes.

Côté transports en commun, la tendance est clairement à la hausse. Entre 2022 et 2023, la fréquentation du réseau Fil Bleu a progressé de 14 %, avec en moyenne 160 000 voyages quotidiens. Ce regain d’usage s’appuie notamment sur une forte appropriation par les jeunes actifs : 28 % des 18-24 ans et des 25-49 ans utilisent régulièrement les transports en commun, contre 11 % seulement chez les 65-74 ans. Les 11-17 ans s’y montrent également très présents (23 % d’usagers).

Le nombre de titres de transport vendus a, de son côté, augmenté de 10 % sur la même période. Ces chiffres très positifs se retrouvent dans le ressenti de l’enquête «Consommateurs» de la CCl, qui perçoit la première ligne de tramway comme contribuant à l’attractivité du centre-ville, alors que de nombreux commerçants de l’époque étaient vent debout contre le projet.

L’essor des parkings relais, prisé par les habitants de la première et de la deuxième couronnes (+6 % de capacité depuis 2022), facilite aussi la transition vers des mobilités combinées. Ces équipements, intégrés à la tarification du réseau, permettent de rejoindre le centre-ville en tram ou en bus tout en réduisant la pression automobile.

Les mobilités actives connaissent, elles aussi, un développement remarquable. Depuis 2020, le linéaire de pistes cyclables a augmenté de 49 %. Cette évolution structurelle se traduit par des hausses nettes de fréquentation : +34,8 % de passages vélo sur le pont Wilson entre 2019 et 2024, +46 % rue d’Entraigues par rapport à 2022, +6 % sur le pont de fil et +5 % sur le boulevard Heurteloup. Les abonnements vélo ont progressé de 60 % entre 2019 et 2023, signe d’un changement d’échelle durable.

Le stationnement, souvent au cœur des préoccupations exprimées par la double enquête CCI, évolue lui aussi. En surface, le nombre de places a diminué – 3 324 places recensées en 2024 contre 3 648 en 2019 – mais cette baisse n’a pas fait chuter la fréquentation. Le nombre de transactions annuelles est quasiment revenu à son niveau d’avant-Covid (28 941 en 2024 contre 29 973 en 2019), avec un taux de rotation en progression (871 transactions par place en 2024 contre 822 en 2019). La politique tarifaire modérée, favorisant le stationnement de courte à moyenne durée, et le maintien de la gratuité entre 12h et 14h contribuent à cette régulation.

Enfin, les parkings souterrains complètent l’offre avec 2 292 places disponibles, et des taux d’occupation particulièrement élevés le samedi : jusqu’à 87 % au Palais des Congrès, et 91 % à Anatole France. La baisse très importante des tarifs de ces parkings, combinée au déploiement de panneaux de jalonnement dynamique, permet notamment d’absorber les besoins de stationnement automobile du périurbain lointain, sur des durées de moyenne à longue, en abord immédiat du centre-ville.

Le hiatus: une transition numérique difficile et une décorrélation inédite entre fréquentation et acte d’achat

Les données de fréquentation confirment un regain d’attractivité du centre-ville de Tours depuis 2020. Pourtant, ce constat objectif se heurte à une réalité plus ambivalente exprimée par les commerçants et une partie des consommateurs : celle d’une baisse ressentie de l’activité commerciale. Ce décalage apparent ne relève pas d’une erreur de mesure, mais bien d’un hiatus plus profond, lié à une transformation accélérée des pratiques de consommation dans l’aprèsCovid.

La pandémie a agi comme un catalyseur. Elle a provoqué une réorganisation des rythmes d’achat, une montée en puissance des actes différés, et un recours massif à la vente à distance, désormais installée comme un canal ordinaire d’achat. Le centre-ville peut ainsi être davantage fréquenté, tout en générant moins de chiffre d’affaires pour certaines typologies de commerces.

À cela s’ajoute une évolution structurelle des modes de vie : vieillissement de la population, désynchronisation des agendas sociaux, essor des consommations de proximité, mais aussi désengagement partiel de certaines clientèles traditionnelles, notamment issues des couronnes péri urbaines. Les jeunes, eux, investissent le centre-ville différemment: davantage pour y flâner, y manger ou y consommer des expériences que pour y réaliser des achats classiques.

Ce phénomène de « présence sans conversion » accentue la reconfiguration de la géographie du commerce. On assiste à une bipolarisation croissante : d’un côté, des commerces de flux, orientés vers les usages rapides et l’accessibilité immédiate ; de l’autre, des commerces de destination, plus fragiles, exposés à la baisse du pouvoir d’achat des familles et aux nouveaux réflexes numériques. La recomposition ne touche pas que le contenu des paniers, elle concerne aussi les motivations à fréquenter le centre-ville: l’achat n’est plus le seul moteur.

Cette transition est d’autant plus difficile à appréhender qu’elle met en tension deux types de réalités : celle des données objectivables (flux piétons, taux de rotation, fréquentation des équipements), et celle des ressentis professionnels fondés sur l’évolution du chiffre d’affaires, l’instabilité de la clientèle ou les incertitudes du moment.

Des mesures déjà enclenchées

Le défi collectif n’est donc pas tant de corriger les perceptions que de reconnaître une mutation bien réelle : les formes de consommation ont changé durablement. Cela suppose d’accompagner le commerce indépendant dans sa transformation, en repensant ses formats, ses implantations, ses services et ses complémentarités.

Alors que les politiques dites « d’apaisement » sont parfois perçues négativement dans l’enquête «Commerçants» menée par la CCI, l’enjeu des politiques publiques n’est pas de ralentir des dynamiques qui favorisent objectivement la fréquentation du centre-ville, mais de mieux articuler les aménagements urbains {piétonisation, cyclabilité, végétalisation, qualité des espaces publics) avec l’identité commerçante des quartiers et l’expérience vécue par les usagers, qu’ils soient habitants ou visiteurs.

Dans cette perspective, la Ville de Tours a d’ores et déjà engagé plusieurs démarches, dont l’élaboration d’un Atlas de la vitalité commerçante pour mieux comprendre les spécificités de chaque quartier et adapter les futurs projets d’embellissement et d’apaisement. La mobilisation de ses médiateurs commerciaux, en lien avec les services de la CCI, vise aussi à renforcer l’accompagnement des commerces les plus exposés aux mutations actuelles, en tenant compte des évolutions de clientèle et des nouvelles temporalités de consommation.

La Ville poursuivra en parallèle son engagement au sein du réseau national « Centres-Villes en Mouvement», afin de faire entendre les besoins des territoires auprès de l’État, en particulier pour les filières les plus fragilisées par la transition (équipement de la maison, habillement, etc.).

Les Rencontres du commerce, organisées conjointement avec la CCI, constituent une première étape importante dans la construction d’une feuille de route partagée. Les échanges qui s’y tiendront permettront de préciser les leviers à mobiliser à court et moyen terme pour accompagner durablement la vitalité du commerce tourangeau.

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